Pourquoi avons-nous perdu le rythme du temps ? Calendriers anciens, saisons et fatigue moderne
Pourquoi avons-nous perdu le rythme du temps ?
Il y a cette sensation diffuse, presque permanente, de manquer de temps.
Même lorsque les journées sont pleines. Même lorsque rien d’urgent ne presse vraiment. On court, on anticipe, on rattrape – et malgré tout, on a l’impression d’arriver toujours un peu en retard sur sa propre vie.
On incrimine souvent l’époque, les écrans, le travail, la charge mentale. Tout cela joue, bien sûr. Mais parfois, je me demande si le problème n’est pas plus ancien. Plus profond.
Et si ce malaise venait d’un décalage invisible entre le temps que nous vivons… et celui que notre corps reconnaît encore ?
Car le temps n’a pas toujours été linéaire, tendu, compressé.
Il a longtemps été cyclique, saisonnier, ajustable.
Et peut-être que nous avons perdu le rythme — sans jamais en perdre la mémoire.
Quand septembre était vraiment le septième mois
Il suffit d’écouter les mots pour que quelque chose refasse surface.
Septembre. Septem. Sept.
Octobre, novembre, décembre : huit, neuf, dix.
Ces noms ne sont pas des anomalies. Ils racontent simplement un autre point de départ. Pendant longtemps, l’année ne commençait pas en plein hiver, mais au printemps, avec le retour de la lumière et des semailles. Mars ouvrait le cycle. Septembre arrivait naturellement en septième position, au moment où la terre commence à se retirer.
Ce n’est que plus tard, sous la Rome antique, que le début de l’année a été déplacé à janvier, pour des raisons administratives et politiques. Le calendrier a changé, mais les noms sont restés. Comme si le langage refusait d’oublier.
Depuis plus de deux mille ans, nous vivons avec ce léger glissement.
Un détail en apparence. Mais peut-être déjà un symbole.
Quand le temps savait encore s’ajuster
Avant d’être figé, le temps était souple.
Un mois n’était pas une abstraction : c’était un cycle lunaire, d’environ vingt-neuf jours et demi.
Douze mois lunaires formaient une année… presque. Il manquait quelques jours. Alors on ajoutait, lorsque c’était nécessaire, un treizième mois.
Ce mois supplémentaire n’était pas une erreur.
C’était une correction. Une respiration.
Dans de nombreuses traditions anciennes, le temps ne se voulait pas parfait. Il s’ajustait au ciel, aux saisons, au vivant.
Aujourd’hui, notre calendrier ne s’ajuste plus. Il impose. Douze mois fixes, inégaux, sans lien réel avec la lune, avec la nature. Efficace sur le papier. Beaucoup moins dans le corps.
Ce rapport ancien au temps n’était pas théorique.
Il s’observait. Il se vivait. Il se transmettait.
À propos des images
Schéma contemporain du calendrier hébraïque ancien, montrant l’organisation luni-solaire de l’année, les saisons agricoles, les récoltes et les fêtes traditionnelles. Une visualisation fidèle d’un temps pensé comme un cycle vivant, ajusté au ciel et à la terre.
- Image 1 : https://larbredesbinoche.wordpress.com/calendriers/
- Image 2 : https://philatelier.over-blog.com/2024/02/calendrier-hebraique.html
- Image 3 : https://www.jw.org/fr/bibliothèque/livres/Étude-perspicace-des-Écritures/Calendrier/
Le temps n’était pas une ligne, mais un cercle
Ce que montrent ces schémas, c’est un temps qui accepte l’irrégularité., c’est un temps qui accepte l’irrégularité.
Un temps qui se corrige, se réaligne, se cale sur le vivant plutôt que de lui demander de suivre.
Pendant des siècles, le temps a été pensé comme un cycle.
Semer. Attendre. Récolter. Puis laisser reposer.
Il y avait un moment pour l’élan, et un moment pour le retrait.
Un temps pour faire, et un temps pour ne rien faire – sans culpabilité.
Notre rapport moderne au temps est différent. Il avance droit, sans retour. Une suite de dates à tenir, d’objectifs à atteindre.
Dans un temps circulaire, rater un moment n’était pas grave : il reviendrait. Dans un temps linéaire, tout semble définitif.
Les traces d’un temps ancien encore bien présentes
Malgré tout, le temps cyclique n’a jamais disparu. Il a laissé des traces.
À propos des images
Calendrier de Coligny, calendrier lunisolaire gaulois datant du IIᵉ siècle, découvert en France. Témoignage concret d’un système de mesure du temps fondé sur les cycles lunaires et l’ajustement aux saisons.
- Image 1 : https://www.bourgenbressedestinations.fr/offres/calendrier-gaulois-et-dieu-de-coligny-coligny-fr-3048697/
- Image 2 : https://en.wikipedia.org/wiki/Coligny_calendar?
La semaine de sept jours, par exemple, traverse les siècles sans justification moderne évidente. Elle n’est ni strictement solaire, ni réellement lunaire. Elle ne correspond à aucun découpage “optimal” du temps tel que le conçoit notre époque. Et pourtant, elle tient. Partout. Depuis des millénaires.
Son origine remonte à l’observation des astres visibles à l’œil nu – le Soleil, la Lune et les cinq planètes connues de l’Antiquité – mais surtout à une compréhension intuitive du rythme humain. Six jours d’élan, un jour de retrait. Non pas un luxe, mais une nécessité. Un temps mis à part, différent, où l’on ne produit pas de la même manière, où l’on se tient légèrement en dehors du flux.
Ce n’est pas un hasard si chaque tentative de suppression ou de modification de ce cycle a échoué. À la fin du XVIIIᵉ siècle, par exemple, le calendrier révolutionnaire français a tenté d’imposer des semaines de dix jours, au nom de la rationalité et de l’efficacité. Le résultat fut une fatigue généralisée, une perte de repères, un rejet massif. Le corps ne suivait pas. La réforme a été abandonnée.
La semaine de sept jours n’a pas survécu par attachement culturel ou religieux. Elle a survécu parce qu’elle correspond à une limite humaine. Parce qu’elle respecte une alternance fondamentale entre tension et relâchement.
Les rythmes biologiques racontent la même histoire.
Même dans un monde éclairé artificiellement, climatisé, standardisé, le corps continue de réagir à la lumière, aux saisons, à la durée du jour. L’énergie n’est pas la même en plein hiver qu’au cœur de l’été. La concentration fluctue. Le besoin de repos, de silence, de solitude augmente quand la lumière baisse. Rien de tout cela n’est un dysfonctionnement. C’est une réponse ancienne, profondément ancrée, à l’environnement.
Nous avons appris à lisser ces variations, à les ignorer, parfois à les combattre. Mais elles sont toujours là. Sous la surface. Et plus on tente de les contraindre, plus elles se rappellent à nous sous forme de fatigue, de lassitude diffuse, de perte d’élan.
Les cycles féminins offrent un autre éclairage. Environ vingt-huit jours, comme le cycle lunaire. Un rythme fait de phases distinctes : un temps d’ouverture, un temps d’intensité, un temps de retrait, puis de renouveau. Un mouvement naturel, alterné, qui rappelle que le vivant ne fonctionne pas en continu, mais par pulsations. Là encore, la société moderne attend une stabilité constante, une disponibilité identique chaque jour, chaque semaine. Le corps, lui, raconte autre chose.
Même le langage conserve cette mémoire du temps cyclique.
Nous continuons de parler de semer une idée, de laisser mûrir un projet, de récolter les fruits d’un travail, d’être à contre-saison. Ces expressions ne sont pas anodines. Elles viennent du champ, de la terre, de l’observation des cycles naturels. Comme si, inconsciemment, nous pensions encore le temps en termes de croissance, de maturation, de repos – malgré des vies souvent déconnectées de toute réalité agricole.
Le langage n’a pas oublié.
Le corps non plus.
Le calendrier, lui, a changé.
Il est devenu rigide, uniforme, abstrait. Il demande la même chose à tous, tout le temps, sans tenir compte des phases, des saisons, des variations.
Le corps, en revanche, n’a jamais renoncé à son ancien rythme.
Il continue de fonctionner selon des cycles anciens, sensibles à la lumière, à l’alternance, au repos. Et c’est peut-être dans cet écart – entre le temps imposé et le temps vécu – que se loge une part profonde de notre fatigue contemporaine.
Le changement d’heure : quand on force le temps
Le changement d’heure, deux fois par an, est sans doute l’un des exemples les plus concrets de cette tentative moderne de contraindre le temps plutôt que de s’y adapter.
Avancer ou reculer l’horloge d’une heure n’a rien de naturel. Ce n’est pas le soleil qui se lève plus tôt ou plus tard du jour au lendemain. C’est une décision humaine, administrative, pensée à l’origine pour optimiser l’éclairage et l’activité économique. Une logique d’efficacité, encore une fois. Pas une logique du vivant.
Or le corps, lui, ne lit pas l’heure sur une montre.
Il se règle sur la lumière, sur l’obscurité, sur la régularité. Déplacer artificiellement le temps, même d’une heure, revient à créer un micro-décalage entre l’horloge sociale et l’horloge biologique. Un décalage discret, mais réel.
Ce n’est pas un hasard si tant de personnes ressentent, à ces périodes-là, une fatigue accrue, des troubles du sommeil, une irritabilité diffuse, une sensation de désorientation. Ce n’est pas une fragilité individuelle. C’est une réaction normale à une rupture de rythme imposée.
Ce qui est frappant, c’est que ce changement d’heure prétend suivre les saisons… tout en les niant.
Au lieu d’accepter que l’hiver appelle naturellement des journées plus lentes, plus courtes, plus intérieures, on tente de “corriger” la lumière par une manipulation de l’horloge. Comme si le problème venait du rythme naturel, et non de nos exigences.
Là encore, le corps résiste.
Il met parfois plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, à se recalibrer. Et deux fois par an, on recommence. Sans vraiment se demander si ce que l’on gagne en efficacité apparente ne se paie pas ailleurs – en fatigue, en tension, en perte de repères.
Le changement d’heure est révélateur d’un rapport au temps où l’on préfère modifier le cadre plutôt que d’écouter ce qu’il nous dit.
Un temps que l’on ajuste pour produire davantage, plutôt que pour vivre mieux.
Et peut-être que ce malaise récurrent, discret mais partagé, est une autre manière pour le corps de rappeler une chose simple :
le temps ne se commande pas.
Il se respecte.
À force de multiplier ces décalages – petits, répétés, normalisés – quelque chose finit par se fatiguer en profondeur.
Fatigue moderne : et si le problème n’était pas nous ?
On parle beaucoup d’épuisement aujourd’hui. Et presque toujours, on en fait un problème individuel. Mieux s’organiser. Mieux gérer. Mieux tenir.
Mais vivre dans un temps linéaire, constant, sans réelle pause collective, demande une énergie immense. Le calendrier moderne ignore les phases de repli, les baisses naturelles, les temps de latence. Il exige la même disponibilité toute l’année.
Or le vivant fonctionne par vagues.
À force de forcer quand l’élan n’est pas là, quelque chose s’use.
Ce n’est pas que nous serions devenus plus fragiles.
C’est que nous vivons dans un temps qui ne reconnaît plus les limites du vivant.
Quand le ciel continue de bouger
Le décalage ne concerne pas seulement les calendriers.
Il touche aussi notre manière de lire le ciel.
À cause de la précession des équinoxes, les constellations ne sont plus alignées avec les dates astrologiques traditionnelles. Le système a été figé, par choix symbolique. Une cohérence a été conservée, mais au prix d’un autre décalage.
Même ici, le mouvement réel a été contenu dans un cadre fixe.
Et peut-être que cette sensation que “quelque chose ne colle pas tout à fait” vient aussi de là.
Conclusion — Le temps ne nous manque pas, il nous attend
Le temps n’a pas disparu.
Il est devenu abstrait.
Revenir à un rapport plus juste au temps ne signifie pas rejeter le monde moderne. Cela commence souvent par peu de choses : accepter les phases de fatigue, ralentir quand la lumière baisse, écouter les saisons intérieures.
Le temps circulaire n’est pas derrière nous.
Il est encore là, dans le corps, dans les rythmes, dans cette intuition profonde que tout ne peut pas avancer en permanence.
Peut-être que courir après le temps n’est pas une fatalité.
Peut-être que le temps ne fuit pas.
Peut-être qu’il attend simplement que nous revenions à son rythme.
Jennifer
À propos des images
Les images utilisées dans cet article proviennent de diverses sources ou sont de création personnelle. Lorsqu’elles ne sont pas de moi, elles sont citées ci-dessous.
- Image d’en-tête : Kaboompics
- Images d'illustrations : Kaboompics






